Logique et théorie de la connaissance


Logique et théorie de la connaissance
Logique et théorie de la connaissance
    Sur cette idée du signe ou symbole, Occam construit toute sa théorie de la connaissance et toute la logique. La logique est une science purement pratique, non pas au sens de la morale qui dit ce qu’il faut vouloir, mais au sens de la mécanique, qui indique les opérations à faire pour atteindre le but que l’on s’est assigné. L’objet premier de la logique, ce sont les termes, éléments des propositions dont se forment les syllogismes. Mais les termes sont toujours considérés par Occam dans leur référence aux choses qu’ils désignent ; ce sont des signes ou des « intentions » : intentions premières ou espèces, lorsqu’ils se réfèrent aux choses réelles intuitivement connues, intentions secondes ou genres, lorsqu’ils se réfèrent aux intentions premières : ces intentions naissent d’un processus naturel et non d’une construction intellectuelle ou volontaire ; le rapprochement se fait de lui-même entre les semblables. Dans la logique occamiste, les termes sont donc considérés uniquement en extension, et ils sont une production spontanée de l’esprit.
    La logique commence traditionnellement par l’étude des catégories, qui sont, pour Occam, des intentions secondes. Il admet les dix catégories d’Aristote, mais avec cette réserve que la distinction entre les catégories n’implique pas une distinction entre autant de choses réelles. Le quantum ou le quale désignent la même chose que la substance ; le quando et l’ubi n’en sont que des déterminations adverbiales qui n’ajoutent rien de réel aux choses. Enfin, et c’est là un des points les plus importants de l’occamisme, la relation n’a aucune réalité, sauf celle des termes rapportés l’un à l’autre : Occam ne se dissimule pas les paradoxes qui doivent résulter de cette irréalité des relations : un composé ne sera rien de différent de ce qu’étaient ses termes avant leur union ; l’ordre de l’univers n’existera pas dans les choses, mais dans notre esprit.
    Aussi accumule-t-il les arguments contre la réalité des relations : il emploie notamment contre elle un procédé qui lui est favori, celui du progrès à l’infini : si une relation comme la diversité diffère des choses diverses, ce sera en raison d’un rapport de diversité entre elle et les choses ; si ce rapport est réel, il faudra poser un nouveau rapport de diversité entre lui et la première relation, et ainsi à l’infini. Ou encore : si A est semblable à B, la relation de A à B sera semblable à celle de B à A ; cette relation est un nouvel être C, à son tour semblable à A et à B, et ainsi à l’infini. Ou encore : je ne puis remuer le doigt sans créer une infinité d’êtres nouveaux, puisque, par ce mouvement, changent toutes les relations de position de mon doigt aux autres objets.
    Parmi les relations dont la négation est la plus paradoxale se trouve celle de cause à effet : Occam montre qu’elle ne peut être ni antérieure à l’effet, puisque la relation suppose l’existence des deux termes ; ni simultané, puisque l’effet en est la conséquence ; ni postérieure, puisqu’il faudrait dire alors qu’elle se produit elle-même.
    Un terme doit pouvoir toujours être remplacé par une chose réelle et intuitivement perçue, tel est le grand principe d’Occam, pour lequel il trouvait un appui dans une notion introduite par un logicien fort lu à ce moment, Pierre d’Espagne, celle de suppositio : « supposition, c’est-à-dire position à la place d’autres choses », ainsi la définit Occam. Le terme peut d’ailleurs être mis soit pour choses singulières dont il est le prédicat (« l’homme est un être vivant » où l’homme est mis pour tous les hommes), soit pris pour un simple symbole (« l’homme est une espèce », où il s’agit de l’homme en tant que signe, non de ce qu’il signifie) ; autrement dit, la supposition peut être « personnelle » ou « simple ». La supposition personnelle à son tour peut être « discrète » (dans les jugements singuliers) ou « commune » (dans les jugements particuliers ou universels), et la supposition commune peut être déterminée ou confuse, selon que le jugement général nous permet ou non de passer à des jugements singuliers relatifs à tel ou tel individu. Jamais dans ce classement, qui est emprunté à Raymond Lulle, le sujet n’est considéré autrement que comme un substitut.
    Mais l’origine première de cette constante référence à l’intuition du singulier est certainement la logique stoïcienne, la logique sans concept. A l’inspiration stoïcienne se rattache aussi toute la thèse occamiste sur la participation de la volonté dans le jugement : « A l’acte par lequel est appréhendé un complexe, écrit-il, concourt l’action de la volonté » ; les notions des termes, par elles-mêmes, ne nous inclinent pas plus à former une proposition vraie qu’une fausse ; c’est la volonté qui la forme. Il faut donc distinguer entièrement la connaissance intuitive, qui porte toujours sur une chose simple, du jugement qui est un complexe ; il arrive qu’il y ait des jugements qui ne fassent rien de plus que de reconnaître l’existence de la chose dont ils sont les symboles (par exemple l’homme existe) ; mais tout jugement se rapporte à la réalité existante ; cela est vrai même des définitions ; toujours suivant les Stoïciens, Occam affirme que la définition de l’homme est une proposition vraie ou fausse selon qu’il y a des hommes ou qu’il n’y en a pas ; la formule complète d’une définition vraie est par exemple : « si l’homme existe, il est un animal raisonnable » ; c’est en ce sens que toute proposition est, selon Occam, une proposition contingente.
    Cette logique, reposant uniquement sur la correspondance des termes à la réalité, fait évanouir la question de la distinction de l’essence et de l’existence : l’existence ne signifie rien de distinct de la chose même ; elle ne peut être en effet un accident de la chose, car elle tomberait sous quelqu’une des catégories (qualité, quantité, etc.) ; elle ne peut être substance, car elle serait alors forme, matière ou composé des deux ; enfin, si elle était réellement distincte de l’essence, Dieu pourrait détruire l’essence sans détruire l’existence, ce qui est absurde.
    Grâce à sa méthode, Occam a donc prétendu supprimer une foule de distinctions artificielles : le principe de cette méthode est le fameux « rasoir d’Occam », qu’il énonçait non pas sous la forme traditionnelle connue, mais de la manière suivante : « Pluralitas non est ponenda sine necessitate », et « Frustra fit per plura quod potest fieri per pauciora ». Son empirisme lui permet de sacrifier toute la superstructure compliquée des intellects ; il fait jouer au symbole, au « terme », le rôle réservé jusqu’ici au concept.

Philosophie du Moyen Age. . 1949.

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